Mensuel de l'EPFCL-France

 

Ouverture

Dimanche 13 décembre 2020,
À Rennes,

« Réfléchissez un petit peu à ce que c’est que la lecture 1. » C’est ainsi que Lacan interpellait son auditoire en 1956 ; auditoire devenu aujourd’hui éditoire. Oui, qu’est-ce que c’est ? La lecture est habituellement une pratique privée qui se réalise dans l’intimité d’un tête-à-tête avec les textes. Privée de quoi ?

Ne commence-t-on pas à lire à deux ?

Le séminaire École, cette année, participerait-il d’une déprivatisation de la lecture ? Déprivatisation pour tenter l’expérience d’une sortie de son petit coin, ce coin où l’on est souvent bien seul à s’imaginer ces images qui imaginent trop, comme le propose Bachelard 2. Lecture à plusieurs qui suppose le retour au texte, le retour à la lecture, tel que le fit Lacan avec son « retour à Freud ».

Or, il me semble qu’il n’y a pas moyen de s’installer dans les signifiants de Lacan ; au fond, de se sentir chez soi. Et tant mieux !

Lire Lacan, c’est se frotter à l’inconfort, au style même de ses écrits. « En effet – hein ! – mon style c’est un problème 3 ! » C’est à se demander s’il ne visait pas précisément cela, lui évitant d’entrer dans la consommation courante. Heureusement, un problème, ça se résout ! Sa lecture me reconduit toujours au bord, au bord de ce que je croyais avoir saisi, renversant les idées reçues, et ce souvent avec un effet de réveil : une hérésie en acte. Étrangement, son style produit le goût de la lecture ; le goût m’évite de dire désir, que l’on emploie à toutes les sauces aujourd’hui.

Le cartel partage une affinité avec ce passage de la lecture au public ; lecture d’un texte, lecture d’un cas. Ce qui me faisait produire le participe présent de celui qui y met du sien, le cartel-lisant, ce « lecteur nouveau 4 » appelé par Lacan.

Bien sûr, le lecteur nouveau n’est qu’Un supposé, étant admis que certains font semblant de lire et que d’autres ne lisent que ce qu’ils connaissent déjà par coeur. C’est là, soulignait Lacan, le fond de la littérature dite scientifique, autrement dit, « de rester exactement dans les limites de ce qui a déjà été dit 5. » Alors, pourquoi continuer de lire Lacan et Freud aujourd’hui ?

Lire, pour ceux de ma génération, c’est de toute façon l’un des seuls possibles. Retour d’autant plus nécessaire pour éviter l’écueil de l’Un-lecteur, ou bien celui de la réduction de Lacan à quelques concepts, mots d’ordre, voire mots de passe.

Alors j’en viens maintenant au pas que permet Lacan ; ce pas qui indique la pratique même de la psychanalyse, « la lecture de ce qu’on entend de signifiant 6 ». Non pas écouter, mais bien lire, lire entre, lire entre les lignes. C’est là son inter legere 7, ce qui fait de l’analyste un intellectuel. Ne voilà-t-il pas, encore une fois, Lacan faire de ses écrits un produit homologue au style de l’inconscient ?

Sa « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la “Verneinung” de Freud 8 » en réalise la démonstration en acte. Il consacre le texte freudien, non comme étant l’un de ces textes « à deux dimensions, infiniment plat 9 », mais comme un « texte véhicule d’une parole, en tant qu’elle constitue une émergence nouvelle de la vérité 10. » Ouverture donc de l’espace de la lecture, à trois dimensions, et de cette « richesse jamais épuisée de significations qui l’offre par destination à la discipline du commentaire 11 ».

Une lecture en mouvement qui va contre la sacralisation du texte.

Le Mensuel est de cet acabit ; lieu où se recueille le produit de ceux qui se livrent à la discipline du commentaire ; les exemples de ce numéro ne manquent pas. C’était là, me semble-t-il, le souhait de Lacan quand dans l’introduction à Scilicet il interpellait le lecteur au titre de bachelier, soit le pas encore formé, pas encore marié… à la théorie.

Lacan est-il alors disparu depuis suffisamment de temps, en cette année 2021, pour se résumer en « trois lignes dans les manuels 12 » ? Le rapport que nous entretenons à la lecture comme politique d’École me semble suffire à pouvoir lui rétorquer qu’il s’est trompé ! Quel plaisir.

Bonne lecture,

Alexandre Faure

Pdf du Mensuel

Sommaire

Ouverture

Séminaire École
« J. Lacan, Télévision, questions III et V »

Séminaires Champ lacanien
« Inégalités »

D’un pôle à l’autre

Et entre-temps…

    « Rêves et cauchemars », chapitre II

Arts et psychanalyse

Fragments

Bulletin d'abonnement
Anciens numéros

  • 1. J. Lacan, Le Séminaire, Livre III, Les Psychoses, Paris, Le Seuil, 1981, p. 234.
  • 2. G. Bachelard, La Poétique de l’espace, Paris, PUF, 1961.
  • 3. J. Lacan, D’un Autre à l’autre, séminaire inédit, leçon du 8 janvier 1969.
  • 4. J. Lacan, « Ouverture de ce recueil », dans Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 9.
  • 5. J. Lacan, Le Séminaire, Livre III, Les Psychoses, op. cit., p. 235.
  • 6. J. Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 34.
  • 7. J. Lacan, « Alla Scuola Freudiana », dans Lacan in Italia 1953-1978. En Italie Lacan, 30 mars 1974, p. 133.
  • 8. J. Lacan, « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la “Verneinung” de Freud », dans Écrits, op. cit., p. 381.
  • 9. Ibid.
  • 10. Ibid.
  • 11. Ibid.
  • 12. J. Lacan, « Place, origine et fin de mon enseignement », dans Mon enseignement, Paris, Le Seuil, 2005, p. 11.